• le 20 août 2023

UNE FOI À TOUTE ÉPREUVE

Alain NADAL

Lecture de Matthieu 15,21-28

   Une note de ma Bible fait remarquer que lorsque les disciples disent à Jésus : « Renvoie-la, car elle crie derrière nous », cela pourrait aussi être traduit : « Délivre-la… »

   Vérification faite, le verbe grec employé ici a les deux sens, le premier sens étant « délivrer » ; le sens « renvoyer » ne vient qu’en 3e position.

   En consultant diverses traductions de la Bible en français, en anglais et en grec,  j’ai constaté que toutes ont retenu « renvoie-la ».

   Toutes, sauf une : la traduction Parole vivante, faite par Alfred Kuen.

   Il a fallu du courage à ce traducteur pour aller à l’encontre de tous les autres ! Et je pense que c’est lui qui a raison. 

   En effet, après un silence de Jésus qu’il n’est pas facile d’interpréter, ce n’est pas à la femme qu’il répond, mais à ce que ses disciples viennent de lui dire :  « Délivre-la » 

   Que leur répond-il ? « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël » Cette phrase fait écho à ce que Jésus avait dit aux 12 disciples au moment où il les a envoyés en mission. : « N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël» (Mt 10,6). 

   On comprendrait mal pourquoi Jésus aurait rappelé à ses disciples le sens de leur mission, qui est aussi la sienne, c’est-à-dire d’annoncer l’Évangile qu’aux Juifs, si les disciples avaient dit « Renvoie-la ». En lui disant « délivre-la », les disciples demandaient à Jésus de guérir la fille de cette femme pour qu’elle cesse de crier. Or, en guérissant cette femme, ce n’est pas une simple guérison que Jésus opérerait ; ce serait un signe de la venue du Royaume. Et cela posait directement le problème du salut des païens et de leur droit à la Bonne Nouvelle du salut en Jésus.

    Le salut des païens ne semble pas être envisagé par Jésus, à ce moment de son ministère, puisqu’il a demandé clairement à ses disciples d’annoncer l’Évangile aux seuls Juifs, et qu’il affirme que sa mission est identique à celle de ses disciples au moment de la rencontre avec la cananéenne : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (v. 24). On ne peut pas accuser Jésus de ne pas penser ce qu’il dit, ou de dire ce qu’il ne pense pas !

  Je vous propose de lire un autre texte dans lequel Jésus est confronté à la demande de guérison d’un païen.

   Lecture de Mt 8,5-13

   Comme la Cananéenne, ce centenier romain est un païen, et il demande à Jésus de guérir son serviteur. Et Jésus est tellement étonné de la foi de cet homme, qu’il dit à ceux qui sont autour de lui : « En vérité, je vous le dis, je n’ai trouvé chez personne, même en Israël, une si grande foi » (Mt 8,10 b).

   Et ce qu’il ajoute est sans doute une prise de conscience douloureuse que le peuple que Dieu a choisi ne reconnait pas le privilège qui lui est accordé, c’est-à-dire l’annonce de la Bonne Nouvelle du salut en Jésus, et que d’autres hommes, des païens, qui ont foi en Lui, mériteraient aussi d’être au bénéfice de cette même annonce de salut : « Or, je vous le déclare, plusieurs viendront de l’Orient et de l’Occident — c’est-à-dire des païens— et se mettront à table avec Abraham Isaac et Jacob, dans le Royaume des cieux. Mais les fils du Royaume — c’est-à-dire les Juifs —seront jetés dans les ténèbres du dehors où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Mt 8,11,13)..

   Ces paroles sont étonnantes. Elles résonnent comme si Jésus entrevoyait qu’un jour le salut serait aussi offert aux non-juifs.

Revenons à la Cananéenne.

   Le texte nous dit que Jésus se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon, c’est-à-dire dans un territoire essentiellement peuplé de Cananéens, qui étaient païens.

   Avez-vous remarqué comment la femme s’adresse à Jésus ? « Fils de David ». C’est-à-dire exactement comme l’aurait fait une juive.

   Cela veut dire que cette femme avait entendu des Juifs parler de Jésus, et qu’elle connaissait les guérisons et le miracles qu’il avait accomplis. 

   Il n’y avait pas de réseaux sociaux, à l’époque, mais les nouvelles, bonnes ou mauvaises, circulaient aussi parmi les populations.

   Nous allons voir que le titre qu’elle donne à Jésus : « Fils de David » , éclaire la surprenante attitude de Jésus qui ne dit pas un mot après la demande de cette femme de guérir sa fille tourmentée par un démon. 

   Et cela éclaire aussi l’étonnante réponse que fait cette femme après que Jésus lui ait dit que le pain est destiné aux enfants, et non pas aux petits chiens.

Que penser du silence de Jésus ? 

   Il a vraisemblablement en mémoire l’épisode où le centenier romain lui a demandé de guérir son serviteur, et le souvenir de la foi extraordinaire de cet homme païen, une foi qu’il n’avait jamais rencontrée « chez personne, même en Israël » (Mt 8,10). 

   Cette foi hors du commun l’a profondément marqué. Elle le fait s’interroger sur  les limites de la mission qu’il s’est fixée et a fixé à ses disciples à ce moment de son ministère : n’annoncer la bonne nouvelle du salut qu’au peuple d’Israël.

   S’il a répondu favorablement à la demande du centenier romain, c’est parce que cet homme avait une foi à déplacer les montagnes. Alors, cet homme-là n’avait-il pas droit à être exaucé, comme les Juifs ?

   Et cette cananéenne qui l’interpelle comme l’aurait fait une Juive, et qui témoigne d’une confiance absolue, en lui demandant de chasser le démon de sa fille, n’a-t-elle pas droit aussi à être exaucée ? Ce sont toutes ces pensées qui expliquent sans doute le silence de Jésus. Cette femme qui place toute sa confiance en lui, lui pose un cas de conscience qui le laisse muet.

   Ses disciples qui sont agacés par les cris de supplication de la femme, n’ont pas, eux de cas de conscience : Délivre-la donc, Seigneur, pour qu’on soit tranquille !

   La femme ne se laisse pas démonter : « Seigneur, viens à mon secours ! » 

   À première lecture, la réponse de Jésus paraît très dure et même choquante : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens »

   Dans la façon de penser de notre époque, on pourrait voir du mépris dans ces paroles. Mais ce n’est pas l’habitude de Jésus de mépriser quiconque. Alors comment comprendre cette remarque ? 

   Pour nous aider, je vais lire le texte parallèle dans l’évangile de Marc.

 Lecture de Mc 7,24-30

   C’est le v. 27 qui nous intéresse : « Laisse d’abord les enfants se rassasier, car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants  et de le jeter aux petits chiens ».

   Il y a un mot chez Marc qui n’est pas chez Matthieu : c’est l’adverbe « d’abord ». Cet adverbe adoucit l’impression de dureté et de mépris que l’on peut ressentir chez Mathieu. Chez Marc, cet adverbe, « d’abord », veut nous montrer qu’il y a un ordre dans lequel le pain doit être donné :  En premier aux enfants d’Israël ; et ensuite aux païens.

   Que faut-il comprendre derrière le mot « pain » ? C’est le salut offert aux hommes par Jésus.

  Cet adverbe ne figure pas dans le texte de Matthieu. Mais nous voyons que la cananéenne a bien compris ce que Jésus veut dire. Non seulement elle a compris, mais elle a accepté qu’Israël soit prioritaire dans le droit au salut. Elle ne s’offusque pas : « Oui, Seigneur, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ».

   Devant cette réponse, Jésus ne tarit pas d’éloges sur la foi de cette femme : « Ô femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux ». Et la fillette est immédiatement délivrée du démon. 

   Que penser de cette apparente contradiction de Jésus professant qu’il n’a été envoyé que pour son peuple, mais qui guérit pourtant des païens comme le centenier ou la cananéenne ?

   Il semble que ces exceptions annonçaient la participation des païens au salut par la foi en Jésus, après sa mort et sa résurrection.

   C’est effectivement ce qu’on peut lire dans l’évangile de Matthieu, où une parole de Jésus, après sa résurrection et juste avant son ascension annonce clairement que le salut n’est pas réservé aux seuls Juifs, mais qu’il est pour tous les hommes qui auront foi en lui : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez donc, faites de toutes les nations des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28,18-20).

   Pour Jésus, après sa résurrection, il n’est plus question du peuple juif seulement, mais de toutes les nations.

   Il a fallu un peu de temps à Pierre pour accepter l’idée que les païens aussi pouvaient être sauvés. On voit cette prise de conscience dans le récit de la conversion de Corneille  (Act 10). Voici ce que dit le v. 45 : « Tous les croyants circoncis qui étaient venus avec Pierre furent étonnés de ce que le don du Saint-Esprit soit aussi répandu sur les païens »

   Même difficultés pour Paul qui, au début de son ministère n’envisageait pas d’annoncer la Bonne Nouvelle aux païens. Mais à Antioche de Pisidie, « les Juifs, voyant les foules, (qui venaient écouter Paul) furent remplis de jalousie, et ils contredisaient avec des blasphèmes ce que disait Paul. Paul et Barnabas leur dirent alors ouvertement : C’est à vous d’abord que la parole de Dieu devait être annoncée, mais, puisque vous la repoussez, et que vous ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, voici : nous nous tourons vers les païens » (Act 13,45-46).

   Le temps était venu où tout homme, Juif ou païen, croyant en Jésus, pouvait accéder au salut par grâce.

   C’est exactement le plan que Dieu avait révélé à Abram : « Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te maudira. Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gen 12,3).

    Voilà pourquoi, nous qui ne sommes pas juifs, nous sommes au bénéfice de l’œuvre de Jésus à la Croix. 

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